"Pierrot ! Réponds-moi, Pierrot ! Pierrot !"
... Oui, voilà ce que, peut-être, j'aurais dû hurler, ou quelque chose d'aprochant. Peut-étre l'ais-je effectivement dit, aprés tout ? Je ne sais plus ... Tout est si flou, y repenser me fait l'effet de regarder un vieux film mal tourné. Ce que je sais, c'est que je me laissai tomber à genoux prés de lui, abattu, et tendit la main vers son poignet. Je ne sentais plus son pouls ; alors, je changeais d'endroit, et portait mes doigts à sa jugulaire pour essayer de le sentir ici. C'était inutile ; dés l'instant ou je l'avais vu, j'avais su, su qu'il était ... mort. Pourtant je continuais à m'obstiner, cherchant desespérement un quelquonque battement en appuyant mes deux mains sur son coeur. Le prenant par les épaules, je le remuai frénétiquement, convulsivement, comme si j'avais éspéré le reveiller ... Sa tête ballait mollement au rythme du mouvement, inerte. Tremblante, je m'aprochais encore et, m'installant à califourchon sur lui, essayait de lui faire de la respiration artificielle, mes deux mains sur son torse appuyant par a-coups violents. De plus en plus fort, de plus en plus vite, à tel point que si il avait été encore vivant, je l'aurai sans doute achevé. Mes mains tremblaient, et je m'arretais brusquement, les crispant sur son t-shirt. Je ne pouvais pas renoncer, je ne voulais pas accepter ... Détournant les yeux du sang dans ses cheveux, de la blessure sur sa tempe, j'entrouvrais sa bouche et me penchait vers lui, comme pour un baiser. Mais dés l'instant ou mes lévres efleurérent les siennes, je reculais brusquement, le repoussant presque ; elles etaient froides, si froides ...
Il était mort.
L'angoisse que j'essayais de contenir depuis que j'étais entré déborda, me submergea, et les larmes coulérent sur mes joues sans que je puisse les arréter. Tremblante, je restai imobile, fixant avec terreur ses yeux vides. Comme dans un réve, je me relevais, m'écartait de lui ; si je le perdais de vue, peut-étre pourrais-je me faire croire que cela n'était pas arrivé ? Je me detournais et me cachait de cette vision dans le salon ; mais cela ne changeait rien. Complétement perdu, je fis la premiére chose qui me passait par la tête : voyant le téléphone, je m'en emparais avec empressement. Mes doigts tremblaient, et je dut m'y reprendre à deux fois pour composer le numéro de mon frêre. Pendant quelques instants terribles, je restai ainsi, debout, le combiné collé contre mon oreille ... et sil il ne répondait pas ... ? Mais un petit declic se fit entendre, puis sa voix :
"Allô ?
- Nico ! Nico, je ... "
Je ne pouvais rien dire. Mes larmes redoublérent et je tombais à genoux, les mains serrés contre le téléphone et sanglotant comme une enfant.
"Layla ? Layla, Layla ! Qu'est-ce qu'il se passe ?
-Nico ... Nico ...
-Calme-toi, Layla, chut ... qu'est-ce qu'il s'est passé ... ?
-Nico ... Pierrot ... Pierrot est mort. "
Un long silence suivit cette annonce, et sa stupeur était palpable. Finalement, il dit doucement :
"Tu est chez toi ?
-Oui ..
-Bien, ne bouge pas. J'arrive.
- ... d'accord ... "
Je ne le remercierais jamais assez. Si il n'avait pas été là, qu'aurais-je fait ? Je me sentais vide, amorphe, et livrée à moi-même je serai sans doute resté imobile, comme çà, tout simplement ... Je reposai le combiné et, asisse par terre, enserrait mes jambes de mes bras, la tête basse. J'étais sécoué de sanglots irrepressibles, et mes épaules tremblotaient doucement. Aujourd'hui, j'ai honte de parler de cela ; mais en cet instant, la detresse m'envahissait trop pour que je fasse preuve d'une quelquonque fierté. J'entendis ses pas quand il arriva sur le perron, et il ouvrit la porte ; puis un court arrêt, accompagné d'un sursaut. Aprés un court instant ses pas se rapprochérent, et il arriva dans le salon, ou je ne bougeait pas d'un millimétre. Il s'aprocha, se pencha vers moi, et m'entoura de ses deux bras protecteurs.
"Layla ... chut, ca va aller Layla ... "
Comme revenu en enfance, je me calfeutrais contre lui, tremblante. Il ne dit plus un mot ; et je cru voir que lui aussi avait les larmes aux yeux ... Quanf je reussis à calmer mes pleurs, il me fit me relever et sortir, passant par la porte nous reliant au garage pour que je ne revois pas le corps de Pierrot. Nous rentrâmes dans sa voiture, et il allait demarrer quand il se ravisa. Sans un mot, il prit son portable et sortit. J'écoutais d'une oreille distraite sa discussion, désintéréssé de tout ... il parlait précipitamment, et avait de toutes évidence téléphoné à la police. Ses dernieres phrases furent dites avec colére :
"Comment çà, on doit attendre que vous arriviez pour partir ?! On va quand même pas poirroter ici ? On ... "
Il avait ouvert la bouche pour continuer, mais s'arréta et lanca une injure ; ils avaient raccrochés. Il rangea son téléphone portable et revint dans la voiture, claquant la porte et posant les mains sur le volant, sans pour autant demarrer. Il soupira, et dit :
"Désolé, on doit attendre que les policiers arrivents.
- ... Pas grave. "
Je me sentais encore extrémement mal, et avait dû joindre mes deux mains sur mes genoux pour contenir leurs tremblements : mais malgré tout, j'arrivais à reprendre doucement contenance. Le ciel s'assombrissait lentemeny ; et la nuit était presque entiérement tombé quand on put entendre la sirêne des policiers. Mon frêre sortit de la voiture sans un mot ; et sous la lumiére blessante du girofard allumé, je le vis parler avec deux hommes, leur designant tour à tour moi et la maison. Puis ils y rentrérent, et je restai seule. Pensant vaguement à ce que les policiers faisaient à l'intérieur, et à l'enquête qu'ils allaient mener, je réalisais soudain quelque chose. Le mot ... Le mot de Jonas, il était encore dans ma poche ... Doucement, j'y glissais ma main et l'effleurait. Etait-ce un élément important de l'enquête ... ? Aprés une hesitation, je m'en saisis et le relit, à voix basse :
"Layla, je suis désolé, Layla. C'est ma faute. Il était venu pour moi. "
Je marquais une pause. Venu pour lui ... ? Evidemment, maintenant, c'était clair ... C'était un homme du big boy qui était venu, pour abattre Jonas. Et il se serait trompé de cible. Je sentis une espéce de rage sordide m'envahir. Ma gorge était noué, mais je froncais les sourcils et continuait :
"Je n'aurais jamais dû me refugier chez toi. Je suis désolé, si désolé, si désolé, Layla. Ne t'inquiéte pas Layla, je ne me montrerais plus jamais devans toi, tu ne me verras plus. Pardonne-moi. Pardonne-moi.
Jonas. "
Avec un soupir rageur, je fourrais de nouveau le mot dans ma poche. Devais-je le présenter aux policiers ... ? Je n'en savais trop rien ... A vrai dire, le simple fait que Jonas habitait chez moi était secret, et même mon frêre n'en avait rien su, car il aurait fallu lui expliquer la raison, et nul doute qu'il n'aurait que trés moyennement aprecié que son ami ait braqué Claire. Devais-je parler de cela à la police ... ?
Non. Car parler des ennuis qu'avait Jonas, s'aurait été sous-entendre son passé de junkie justifiant ses dettes au big boy ; si il n'y avait pas eu çà, il aurait déjà prévenu les forces de l'ordre depuis longtemps ...
Hé, une minute. Pourquoi le defendais-je ? Il avait ... Par sa faute, Pierrot avait été abattu. J'avais déjà assez fait pour lui ! Autrefois, c'est moi qui l'avait sorti du piége de la drogue : et là, c'était moi qui l'avait hebergé ; il fallait maintenant que je le couvre ?
Malgré ces pensées ... je ne voulais pas parler de lui à la police, pas maintenant du moins. Il fallait que je reflechisse ...
Je me reveillais doucement, ayant beaucoup de mal à me remettre les idées en place. Ou étais-je ... ? Aprés un moment, je réalisais que j'étais couché sur un matelas posé à même le sol, enroulé dans une couverture. Une porte était entrouverte, et de la lumiére filtrait. Oui, je me rapellais ... Aprés que mon frére soit de nouveau sorti de la maison, il m'avait emmené chez lui, et on m'avait installé dans la chambre de Quentin pour la nuit, tandis que son berceau était mis dans celle de ses parents. Des bruits venaient des autres salles ; ils étaient levés ...
Je restait encore un long moment dans mon lit, sans faire un geste. Je n'avais pas envie de me lever ... les événements de la veille étaient bien trop présent dans mon esprit ... je n'avais plus envie de pleurer ou de me morfondre, non ; mais j'étais simplement découragé, fatigué. Pierrot était mort ... Ces trois mots d'un si grand poids suffisait à m'enlever toute volonté, et j'étais comme amorphe. Je fermai les yeux ... mais n'arrivait pas à me rendormir. Au bout d'un certain moment, agacé, je lutta un bref instant contre la torpeur qui m'habitait et me redressa dans mon lit. Avec un soupir de dédain envers moi-même, je me levais et sortait de la chambre.
Claire était dans le salon, prés d'un chevalet et d'une peinture en cours ; mais pour le moment, elle s'était assise sur un fauteuil, tenant dans ses bras son bébé qui s'endormissait. Mon frêre n'avait pas l'air d'étre à la maison, et je me souvins qu'il avait certainement repris le travail. Me voyant, elle leva la tête, et sourit.
"Tu est reveillé ? Tu as dormi longtemps. "
Je regardai l'horloge : il n'était que 10h, mais sachant que je m'étais couché sitôt aprés le repas ... Je sourit, un peu géné, tandis qu'elle se levait doucement. Je restais les bras balants, ne sachant trop que faire, tandis qu'elle allait poser Quentin enfin endormi dans son berceau. Puis elle revint, et s'installa devans son chevalet, me tournant le dos ; alors seulement elle parla.
"Alors, maintenant ... si tu me disais ce qu'il s'est passé ?"
Ni menace ni méchanceté dans ses paroles ; néamoins un frisson me parcouru, et je balbutias :
"Je, je vois pas de quoi tu parle ... "
Elle me regarda par dessus son épaule et sourit.
"Allons, arréte de faire l'enfant. Assie-toi, au lieu de rester planté là. "
Je m'exécutais, ramenant d'une main mes cheveux ebourrifés par le sommeil en arriére. Elle continua, calme, et mélant soigneusement des couleurs :
"Ce qui est arrivé chez toi ... ; tu ne va pas me dire que Jonas n'y est pour rien ?"
Je restai figé, et finit par répondre, m'emportant presque :
"Hé ! Comment tu sais çà ... "
Elle haussa les épaules; répondant naturellement :
"C'est simple ... Tu as assisté à la scéne qui s'est déroulé entre lui et moi, au nouvel an ; quand il est sorti de la chambre, tu étais avec lui ... Et plus tard, vous étes partis ensembles de chez nous. Tu l'as hebergé.
- ...
-Ne t'inquiéte pas, je n'en ai parlé à personne. Mais ce qui est sûr, c'est que c'est un homme du big boy qui as .. fait ce qui est arrivé chez toi. Un type probablement un peu idiot pour confondre un grand brun et un petit blond, mais le fait est là. "
Je gardais le silence un instant, avant de dire doucement, lasse :
"Je peut pas te le cacher, je ne sais pas grand chose du big boy ... Mais ... mais j'ai du mal à comprendre. Jonas n'as pas su 'payer sa dette', soit ; mais de là à vouloir le tuer ... C'est un peu abusif. Et en plus, inutile : les morts ne paient plus jamais leurs dettes. "
Le pinceau de Claire resta un instant en suspend dans l'air, avant qu'elle ne reprenne, et me réponde :
"Et bien, tu met le doigt exactement sur ce à quoi je pensais. Mais moi, ca ne m'intrigue pas ... ca m'inquiéte, enormément. "
Elle posa brusquement son pinceau et se retourna vers moi, ses yeux bleux ciel plongés dans les miens, avec une gravité inhabituelle chez cette personne qui se montrait d'habitude si simple et si gentille.
"Tant que les actes du big boy restaient logiques ... ca allait. Mais là ... "
Elle s'arréta un instant, cherchant ses mots, pour finalement terminer en soupirant :
"Ce que j'essaye de te dire, c'est que le big boy à certainement dû choisir maintenant pour abandonner sa cohérence. Il à beaucoup de puissance, beaucoup d'argent ; mais il est certainement prêt à tout mettre en l'air sans hesitation si le coeur lui en dit, parce qu'il ne tient pas à tout çà. Alors, si il éprouve l'envie de tout chambouler ... soit sûre qu'il le fera. "
Je restais muette, ne pouvant croire qu'a moitié ce qu'elle me racontait ... Finalement je demandais, hésitante :
"Tu ... tu le connais bien, ce 'big boy' ?"
Elle secoua negativement la tête, amusé.
"Non, pas personellement. Mais je connais plus ou moins sa fàçon de penser. "
Elle se leva, se dirigea vers un meuble, et sortit de sa poche une petite clef avec laquelle elle ouvrit un tiroir. Elle dit d'une voix stricte.
"Tu prend des cours de tir toi aussi, n'est-ce pas ?"
J'equarquillais les yeux, et murmurait avec hesitation, étant maintenant sûre de ce qu'elle allait sortir de ce tiroir :
"Oui ...
- Alors prend çà. "
Elle me tendait un revolver 35 milimétres, le regard assuré.
"Selon ce que tu décide de faire, tu risque d'en avoir une trés grande utilité. "
Ajouta-t-elle. Je le pris, cachant le tremblement de mes mains.
Je me retrouvais dans ce poste de police avec apréhension, les mains enfoncés dans les poches de mon pantalon, la gauche serré sur ce petit bout de papier laissé par Jonas et maintenant tout froissé. Je ne savais pas encore si j'allais le montrer ; j'avais simplement été apellé pour un interrogatoire de routine sur les circonstances de l'accident, arrivé il y avait maintenant deux jours. La porte du commisariat s'ouvrit, et un couple entre deux àges entra. La femme était mince, plutôt osseuse même, mais pas vraiment laide en soi. Son mari était quand à lui d'une banalité exemplaire le rendant difficilement descriptible, si ce n'est en citant ses yeux d'une expressivité extraordinaire ; en cet instant, ils étaient percants et agacés. Le commissaire de Police arriva et les salua par un nom ... le nom de Pierrot. Ils étaient ses parents ...
Il me salua également, et s'apreta à interroger tout d'abord le couple ; mais une voix stridente et affolé l'apella par son prenom, et il nous laissa touts les trois seul, dans la salle d'attente, promettant de vite revenir. Une certaine tension s'installa ... C'était donc eux, ces gens qui avait amené à ce que Pierrot quitte sa maison ? Des gens assez timbrés pour lui fournir argent et tout ce qu'il lui fallait à condition qu'il aille vivre ailleurs ? Et qui se tenaient là, sans la moindre tristesse aparente, alors que leur fils était mort ? Je sentais la rage bouilloner en moi, et me retenait de leur adresser la parole ; ca aurait mal tourné ... Mais c'est eux qui le firent en premier, elle, plus précisément, d'une voix sans emotions :
"Quel tristesse ... Et dire que si il était venu dormir chez vous ne serait-ce qu'a un jour de décalage, cela ne serait peut-étre pas arrivé ... "
Qu'est-ce qu'elle racontait ... ? Le commisaire revenait, et je la fixais dans les yeux, tandis qu'elle faisait de même avec sévérité. Je compris alors que par cette phrase, elle avait mis en place le mensonge ... Il n'était certainement pas dans ses intéréts qu'on sache que cela faisait des semaines qu'elle n'avait pas revu son fils, et elle comptait faire croire qu'il devait simplement passer la nuit chez moi ... le policier les emmena dans une piéce à part, et je restai seul.
Pourquoi devrais-je participer à ce mensonge ? Pourquoi ne pas dire la vérité, dire que Pierrot était parti de chez lui depuis tout ce temps, hein ?! Aprés tout, je n'avais aucune raison d'aporter mon aide à ses parents.
Ils sortirent assez vite -apres tout, ils n'avaient qu'a confirmer la raison pour laquel Pierrot était chez moi, et probablement quelques autres details, et je rentrais à mon tour dans la salle.
En resortant, je me sentais vidé ... Pas seulement parce que parlé de tout çà avait remué le couteau dans la plaie, mais aussi parce que je m'étais montré d'une stupidité à tout épreuve. Au dernier moment et sans raison, j'étais entré dans le mensonge des parents de Pierrot ; quand à Jonas, je n'avais même pas cité sa présence chez moi, et la mot qu'il avait laissé n'était pas sorti de ma poche ... En bref, j'avais foiré sur toute la ligne, et sans aucune raison valable. Oû peut-étre avait-je bien fait ... ? Je ne savais plus, je ne savais pas, et me laissai mollement tomber sur un banc public. Mes pensées vacquaient sans attaches ... j'étais si fatigué ... Je songeais un bref instant à ce que m'avait signalé le commisaire ; tout ce qu'ils avaient eu à faire dans ma maison était terminée, et je pouvais y retourner quand bon me semblerait. Il était hors de question que je reste plus longtemps en géneuse chez mon frêre, et je pris donc la décision de repartir chez moi le jour même. Mais avant ... j'avais quelque chose à faire. Voilà ce que m'avait dit Pierrot : prendre la grande avenue, tourner à la rue du libraire ; je devrais alors voir une maison assez grande, la seule avec un petit jardin. La sienne. Je devais parler à ses parents, et tant pis si ils n'étaient pas contents de me voir arriver chez eux ...
Je ne pris même pas le bus, préférant marcher dans cette ville animé de milieu de matinée. Je passais au millieu des nuées de pigeons, et les bêtes volatiles daignaient tout juste faire un bond de coté pour eviter mes pieds. J'avais toujours trouvé çà si triste ... avoir des ailes, et devoir rester au sol pour survivre, quémandant quelques miettes aux pieds des vielles dames. Je pensais à cela en chemin ; mais ce lyrisme ridicule était, je supose, juste un pretexte pour ne pas penser à la suite des événements. Aussi, quand je sonnais chez les parents de Pierrot aprés une demi-heure de marche, je ne savais absolument pas ce que j'allais leur dire ... Le mari entrouvrit à peine la porte, et me fixa quelques secondes avant de me reconnaitre et d'ouvrir un peu plus franchement, me priant d'entrer. Muette, je regardais en silence la maison assez luxueuse et décoré avec goût, un peu étonné, comme si je m'étais attendu à arriver dans l'antre de Lucifer en personne ... Sa femme était là également, et me pria de m'asseoir sur un des deux fauteuils du salon. Je m'executais, tandis qu'eux deux s'asseiyaient sur le canapé en face de moi. Le silence dura quelques secondes, pesant ; et quand j'entrouvris les lévres pour parler, la grosse horloge sonna onze coups, onze coups envahissant qui auraient arrété n'importe quel dialogue. Je respirai profondément, et quand le dernier coup se fut bel et bien éteint, je demandais, prenant subitemment une des milles interrogations que je destinais à ce couple :
"Je sais que vous ne me connaisez pas, mais je tiens à venir à l'enterrement. "
Ils se devisagérent un instant, géné, avant qu'il dise de sa voix basse :
"C'est que ... nous l'avons déjà incinéré.
- Ah ...
- Ses cendres sont au cimetiére, vous pourrez y aller quand bon vous voudrez. "
Je sentais une boule dans ma gorge, et serrait les dents. Hors de question de verser la moindre larme devans ces inconnus, de montrer la moindre signe de faiblesse ... Et puis, la colére dominait. La colére de les voir tous deux si indifférent, si tranquille, alors que leur fils était mort. Je dit alors, les fixant tour à tour dans les yeux :
"Y'avait quoi entre Pierrot et vous ?"
Ils détournaient les yeux, ne repondaient pas ...
"Répondez-moi ! Pourquoi étes-vous allé jusqu'a le mettre à la porte ? Pourquoi semblait-il vous detester autant ? Et pourquoi maintenant, vous ne semblez pas éprouver la moindre tristesse ?!
- ...
-C'est complétement insensé ... "
- Pourquoi nous le reproche-tu à ce point ? Qu'aurions pu faire d'autre face à un tel fils ... "
Un tel fils ... ? Je m'aprétais à répliquer, furieuse, mais me retint pour l'écouter continuer.
"Tu ne vas pas nous dire que tu n'as pas remarqué ...
- Remarqué quoi ?
- Mais ... il était fou. "
Fou ... ? Jusqu'a présent je m'étais contenu, voulant rester correct, mais là j'explosais, me levant et criant :
" Il était fou ?! Mais ma parole, c'est vous qui étes timbrés ! Pierrot était un gàrçon gentil ... pas forcément trés futé ou mature, mais attentioné et ... "
Je baissais la tête, me mordant la lévre. Hors de question de laisser mes larmes couler ... Aprés un instant de silence, je me rassit, et c'est cette fois-ci la femme qui prit la parole :
"Oui, tout ce que vous dites est vrai mais ... Oh, vous vous en seriez rendu compte si vous aviez pu le connaîte plus longtemps, je supose ... "
Son mari reprit la parole, un pâle sourire aux lévres :
"Nous savons bien que nous avons trés mal agis. Nous aurions du le garder, le suporter encore, mais ... nous n'en pouvions plus, vraiment. On était prét à lui donner autant d'argent qu'il lui faudrait ; et si il n'avait pas trouvé quelqu'un acceptant de le loger on serait même allé jusqu'a lui payer un apartement. On était prét à beaucoup de choses, à condition de ne plus devoir le suporter. "
Je restais muette. C'était insensé ... lui disait ses parents timbrés ; eux déclaraient leur fils fou ; et en fin de compte, ils paraissaient tous les trois totalement normal. Qui croire ? Ma décision fut vite prise. Je crachais avec dédain, me relevant et me détournant :
"Taisez-vous. Vous dites n'importe quoi, et ...
- On peut vous prouvez ce que l'on avance, vous savez. "
Je me figeais ... me prouver ... ? Non. Ils mentaient. Et s'ils disaient la vérité, je ne voulais pas le savoir ... Aussi je les ignorais, me dirigeant vers la porte, et dit un rancunier "au revoir" avant de sortir sans leur laisser ajouter quoi que ce soit. Arrivé dehors, je traversais presque sans regarder devans moi quelques rues au pas de charge, avant de me mettre à courir, courir avec l'impression de n'étre jamais fatigué, de pouvoir continuer éternellement. Merde. Merde ... Ils m'avaient foutu la rage, et je ne pouvais pas la calmer. Il y avait un monstre, un monstre ignoble qui grandissait dans ma poitrine, qui allait me pousser à frapper, à faire mal ... Ce n'était pas seulement à cause d'eux, c'était toute la tristesse des derniers jours qui resortait en une eruption de violence. Alors je courrais, encore et encore, sans m'arréter. Bêtement, comme un gosse faisant sa petite crise parce qu'on lui as confisqué son jouet ... C'était nul. Oui ... nul. Mais je ne m'arrétais pas. Je ne pouvais pas, je ne voulais pas ... Mes pensées étaient folles, et moi je me demandai vaguement ce que c'était vraiment, la folie. Je pensais à Pierrot. A ses parents. A ... une boucle sans fin, l'enchainement lassant d'un esprit stupide et s'apitoyant sur son sort.
Je dut tout de même stopper cette envolée lyrique, ralentissant ma course pour finalement me mettre au pas, le soufle court, les poumons en feu à cause de l'air glaciale de Janvier. Mais je ne m'arrétais pas pour autant ; j'avais une destination. Ultime lieu à visiter avant de, peut-être, pouvoir essayer de tourner la page. Ma rage ne disparaitrait pas, le monstre n'était rien qu'endormi ; mais je pouvais faire semblant ... Feindre la normalité, aller au lycée, me coucher chaque soir, me reveiller chaque matin. Petit à petit, mon souffle reprenait un rythme normal, me prouvant que j'aurais beau m'epuiser autant que je le voudrais, on en reviendrait toujours au même point. C'était à la fois rassurant et extrémement rageant. C'est dans cet état d'esprit, et la fatigue de la course presque entierement évaporé, que j'arrivais à l'entrée du cimetiére. Sans vraiment le réaliser j'avais marché longtemps, et mon estomac commencait à se plaindre làchement de la faim. Je l'ignorais, et rentrait dans le village des morts. C'était l'idée que j'avais face à tout ces caveaux, certains poussant même la ressemblance en étant pourvu d'une petite fenétre, et pour l'un d'eux d'un delicat rideau blanc. Je traversais l'allée, ne jetant pas le moindre coup d'oeil à ces tombes grandes, luxueuses et impersonelles. Je ne mit pas beaucoup de temps à trouver la "boite", l'espéce de casier d'école ridicule, dans laquelle étaient enfermés les cendres de mon ami, de mon petit frêre. Il n'était pas en "compagnie" d'autres membres de sa famille, mais ca ne m'étonnait pas vraiment. Sans un mot, je restais debout devans ce bien pauvre hommage à sa personne. Son nom était gravé, rien d'autres. Il n'y avait pas de fleurs ... Je n'avais pas pensé à en amener. Et puis au final, quel importance, non ... ? Alors, j'eus une idée. Un pâle sourire sur les lévres, je me détournais, me dirigeant d'un pas pressant vers la sortie. Sur le bas-coté du cimetiére, de nombreuses petites fleurs sauvages poussaient. Comme une enfant, j'en fis un ravissant bouquet, l'entourant d'herbe bien verte et serrant le tout par une brindille. Je sentais ma tristesse s'évanouir tandis que je faisais çà, comme si j'avais pu remonter le temps, redevenir une gamine que tout indiffére, et qui n'as d'autre centre d'intérét que son action présente ... Mes lévres étaient séches, et je les humectais briévement avant de murmurer, chantonnant doucement :
"Je te plumerais les ailes ... alouette, alouette ... Je te plumerai les ailes, alouette, je te plumerai ... "
Vague sourire. Et si c'était possible ...
"Je te plumerais la tête, alouette, alouette ... Je te plumerai la tête, alouette, je te plumerai ... "
... de redevenir une petite fille ?
"Je te plumerai les pattes, alouette, alouette ... "
Je me redressais ; mon bouquet était fini, et je me dirigeais de nouveau vers la tombe de Pierrot. Le poids sur mon coeur revenait au fur et à me sure que je m'en avancais, et je me sentais presque préte à pleurer sans m'arréter quand j'arrivais à destination. Je m'aprétais à déposer les fleurs ... Quand des mots me revinrent. Une phrase. ' Parce que le fleuriste, il est loin et cher ... '. Jonas ... C'est lui qui aurait dû mourir. Mais il était pourtant encore vivant, quelque part .. C'était sa faute. Mes doigts s'écartérent sur le petit bouquet, et il tomba dans un bruit mat à coté de mon pied. Je l'ecrasai sans hesitation, le pietinant soigneusesment, tournant mon pied de droite et de gauche pour le réduire à un état ou il serait difficillement reconnaisable. Puis, je restais là ... sans vouloir partir, sans vouloir rester non plus, j'étais un peu coincée ...
Je sentit une précense, non loin. Quel qu'elle soit, cette personne ne cherchait pas à se cacher, et avancait dans ma direction. S'aurait pu étre n'importe qui, venu se recuiellir sur la tombe d'un proche, mais un instinct étrange m'avertissait que ce n'était pas le cas. Il s'arréta à coté de moi, et resta ainsi, imobile. Aprés une hesitation, je regardai discrétement sur ma gauche pour l'observer. C'était un jeune homme, un peu plus agé que moi. Son visage était fin, beau et délicat, entouré de cheveux blonds tombants sur ses joues, me cachant son regard. Je dus probablement le fixer avec trop d'insistance, car il fini par tourner la tête vers moi et par me sourire, presque tristement. Je ne savait vraiment pas quoi dire, et c'est lui qui prit la parole, tout bas, comme pour ne pas reveiller les morts :
"Je suis désolé de ce qui est arrivé ... J'étais un ami de Pierrot. Vous aussi, n'est-ce pas ?"
Je ne l'avais jamais vu, mais aprés tout, ce n'était pas vraiment comme si j'avais connu touts les amis de mon ancien locataire ... Je répondit, baissant moi aussi considerablement le ton sans trop savoir pourquoi :
"Oui je ... il vivait chez moi depuis un moment, pour tout dire. "
Il hocha la tête, semblant comprendre la situation.
"Je vois ... On ne peut pas vraiment s'en étonner, avec ses parents ... "
Je ne dit rien, cessant de le regarder et fixant de nouveau le nom gravé. Nous restâmes en silence un long moment, partageant un deuil sans nous connaitre, le faisant à la place de ses parents, de sa famille. Le temps semblait avoir perdu ses limites ; et je serais incapable de dire quand exactement je me décidais à partir. Sans me concerter, l'inconnu me suivit ; il s'arréta au même arrét de bus que moi, pour finalement s'asseoir à cot de moi dans le vehicule. Je regardais obstinément le paysage, feignant de l'ignorer ; ce qui devint une tàche hardue quand il se mit à me parler, de sa voix toujours aussi basse :
"J'aurais aimé le revoir ... Ca faisait si longtemps ... "
Je lui jetait un coup d'oeil. Il était sincére, et je crus voir de trop briller ses yeux ... Je soupirais doucement, répondant avec plus ou moins de tact :
"De toutes fàçons ... ceux qu'on aiment ne restent jamais assez longtemps ... "
Il hocha la tête, murmurant :
"Tu as sans doute raison ... "
Puis il me regarda aussi, et son regard bleu croisa le mien quand il me dit :
"Je m'apelle Yahn. J'aurais aimé te rencontrer en d'autres circonstances, mais puisqu'il en est ainsi ... "
Il me tendait sa main gracile, et sans hesitation, sous le charme de ce gàrçon sympathique et triste, je la serrais.
"Je suis Layla. "
Il descendit deux arréts avant moi, et je le vis tourner dans une ruelle, s'eclipsant si rapidement qu'on aurait pu croire qu'il avait disparu. Appuyé contre le dossier de mon siége, je reflechissais, doucement bercé par les cahots du bus. Je devais prendre une decision ... Elle était, pour tout dire, à moitié prise. Mais je ne devais pas me décider à la légére. Je devais savoir, réusir à savoir si ... si je pouvais continuer à vivre tranquillement.
Ou pas.
Si je pouvais oublier, doucement reprendre une vie normale ...
Ou si je devais agir. Me venger. Basse notion est la vengeance, oui, mais c'était celà dont j'avais besoin. Non, même, pire que çà : j'avais besoin de rendre la souffrance qu'on m'avait occassioné. N'importe qui aurait pu faire l'affaire, et désigner un 'coupable' était uniquement une mesure pour que ma conscience soit tranquille. Je ne l'admettais pas vraiment à ce moment-là, mais maintenant, je peut l'affirmer. Fermant les yeux, j'entrapercus, bréve et decisive réminiscence, la cadavre de Pierrot, son regard vide, ses doigts écartés et balants sur le sol ... Ma décision fut prise. Je ne descendit pas à l'arrét le plus prés de chez moi, continuant, puis changeant de bus. J'allais chez mon frêre. Car si il y avait une personne, une seule, qui était capable de m'aider, de me guider, c'était bien Claire. Je lui vouerais une confiance aveugle, fermerait les yeux et suivrait le son de sa voix, car je savais qu'elle aurait toujours le mot juste, la bonne parole, celle que je voulais entendre. Je l'admirais. Peut-étre seulement depuis que j'avais découvert qu'elle n'était pas inocente et simple comme elle le laissait croire, mais cela maintenant je l'admirais plus encore, qu'elle sache se grimmer sous un masque de jeune fille modéle tout en étant diablement rusé et forte. J'enviais mon frêre d'avoir trouvé une telle âme soeur ...
Quand j'arrivais, je croisais Nico', lui repartant travailler aprés sa pause de midi. Je réalisais à quel point il était devenu adulte quand il me salua ; d'un coup, je comprenais l'ampleur de ses responsabilités. Il avait une femme, un enfant, et son seul travail devait subvenir à leurs besoins de tout les trois ... Autrefois, je n'aurais jamais cru qu'il finirait ainsi. Moi aussi, cela m'arriverait ? Avoir une petite famille, étre mêre ? Non ... Ca me semblait trop étrange, trop impossible.













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